Posted by: APO | 13 June 2008

Sécurité alimentaire en Afrique : un enjeu à court et à long terme (IRD)

Sécurité alimentaire en Afrique :
un enjeu à court et à long terme (IRD)

 

PARIS, France, June 13, 2008/African Press Organization (APO)/ — Les émeutes de la faim de ce printemps 2008 ont révélé un désordre alimentaire mondial et remis la sécurité alimentaire sur le devant de la scène médiatique. Ces émeutes sont aujourd’hui très visibles, car se situant au cœur des milieux urbains. Mais elles sont le résultat d’une décennie de stagnation de niveau de vie des populations, au cours de laquelle le nombre de personnes sous-alimentées et malnutries dans le monde a augmenté. Elles révèlent que l’incertitude alimentaire, de rurale, est devenue urbaine.

Les émeutes violentes et pillages que l’on observe depuis le mois de novembre en Afrique (Nigeria, Cameroun, Côte d’Ivoire, Mozambique, Mauritanie, Sénégal, Burkina Faso, Kenya, Egypte, Maroc) ainsi qu’au Mexique, en Indonésie, aux Philippines et en Haïti s’expliquent d’abord par l’angoisse des plus pauvres pour leur quotidien. Dans plusieurs pays d’Afrique, les niveaux de vie moyens des populations urbaines sont sensiblement identiques à ceux du début des années 90. Dans les Pays les Moins Avancés (PMA), plus de 50% des habitants doivent subvenir à leurs besoins quotidiens (alimentaires, sociaux, éducatifs et sanitaires) avec seulement 1 ou 2 dollars par jour. Aujourd’hui, plus de 850 millions de personnes dans le monde souffrent de la faim et près de 2 milliards de maladies liées à la sous-alimentation, en particulier en milieu rural.

Hausse des prix des matières premières : la sécurité alimentaire menacée

Le monde est aujourd’hui con-fronté à une conjonction inédite de facteurs structurels qui changent et menacent les bases sur lesquelles reposait la sécurité alimentaire au 20ème siècle. La plupart des facteurs à l’origine de la hausse des prix des matières premières sont bien identifiés :

La raréfaction des énergies fossiles entraîne une hausse des coûts de production des matières premières. Le changement cli-matique (impact sur les res-sources naturelles et la production agricole), la désertification (dégradation continue des ressources en sols dans les pays les moins avancés, particulièrement dans les zones semi-arides sub-sahariennes) et les difficultés d’accès à l’eau amoindrissent les productions alimentaires. Enfin, l’essor des agrocarburants entraîne une certaine compétition pour l’utilisation des terres.

Parallèlement à ces tensions sur l’offre, on observe une augmentation de la demande sur les denrées alimentaires.

En effet, la croissance démographique entraîne des besoins supplémentaires importants. L’urbanisation s’accompagne d’une transition alimentaire avec un passage d’une alimentation essentiellement à base végétale à une alimentation comprenant plus de produits animaux, de produits manufacturés, de boissons sucrées et donc une concentration de la demande sur ces produits.

Suppression des subventions aux denrées alimentaires, baisse du pouvoir d’achat des salaires, libéralisation des marchés, privatisation des entreprises agro-exportatrices et parapubliques (eau, électricité), disparition des caisses de stabilisation, réduction de la taille et du rôle des Offices Céréaliers… : depuis les années 1980, les familles africaines ont supporté ces politiques et réformes économiques avec beaucoup d’endurance et d’abnégation. Ce qu’aucune société occidentale « avancée et sécurisée » n’aurait pu endurer sans l’expression de mouvements sociaux de grande ampleur.

Il existe des disparités entre les milieux urbains et ruraux. Les ménages urbains, pour leur sécurité alimentaire, dépendent bien davantage d’un revenu monétaire que les ménages ruraux. Ils sont donc davantage et en tout cas plus directement touchés par la hausse actuelle des prix alimentaires. Par ailleurs, les modes de consommation en milieu urbain sont très hétérogènes.

Cependant, même si l’augmentation des prix touche d’abord les populations urbaines, l’idée qu’il existerait une très forte dépendance des ménages urbains en matière d’approvisionnement alimentaire et, inversement, une relative sécurité alimentaire en milieu rural est à nuancer. En effet, dans de nombreuses villes africaines, le maintien d’une petite agriculture familiale saisonnière intra-urbaine, péri-urbaine ou dans le village d’origine (migrations temporaires de culture) permet aux ménages urbains d’assurer un auto-approvisionnement alimentaire et donc une relative sécurité alimentaire. A l’inverse, dans certains espaces ruraux, notamment au Sahel, l’agriculture familiale ne permet pas de faire face aux besoins de consommation. Potentialités agricoles amoindries du fait de la dégradation de l’environnement et des changements climatiques, économie agricole fragilisée, insécurité liée aux tensions ethno-communautaires ou aux conflits ouverts : une grande partie de la population rurale se retrouve dans la nécessité d’acheter sur le marché des aliments de base tels que les céréales et les tubercules.

La mauvaise gestion politique de ces facteurs aggravants et la non prise en compte dans les politiques publiques du fonctionnement des réseaux marchands ont conduit le système alimentaire dans une impasse.

La hausse très forte et rapide des prix des produits de première nécessité depuis un an ont ainsi cristallisé frustration, ressentiment, colère et désarroi. Dans ce contexte, une prise de conscience de la part des acteurs (décideurs et partenaires techniques et financiers) s’impose.

Le système alimentaire mondial à la croisée des chemins

Le système alimentaire mondial est à un carrefour. Pour nourrir les 3 milliards de bouches supplémentaires, dont 1,2 milliard en Afrique sub-saharienne, qui s’annoncent à l’horizon 2050, le monde n’a pas seulement besoin d’une nouvelle révolution agricole. La prise en compte de l’ensemble des nouveaux facteurs structurels dans des politiques intégrées est aujourd’hui indispensable. Pour l’instant, les enjeux de la sécurité alimentaire sont dilués dans des réformes économiques plus globales.

La nécessité de faire évoluer les modes de production et de consommation oblige à repenser les fondements théoriques et pratiques des systèmes alimentaires. Les chercheurs doivent définir ce qu’est un système alimentaire soutenable. Pour ce faire, l’Unité Mixte de Recherche « développement et sociétés » (IRD / Université de Paris 1, IEDES) mène des recherches de fond sur le thème « Politiques alimentaires : acteurs, normes et comportements » avec une approche géographique, sociologique et anthropologique. Mais pour que ces évolutions soient effectives et que la sécurité alimentaire à moyen et à long terme soit assurée, les consommateurs comme les institutions nationales et internationales auront à faire des choix stratégiques. En ce sens, l’initiative «Nutrition, Sécurité Alimentaire et Politiques Publiques au Sahel » (NUSAPPS) du Comité permanent Inter-États de Lutte contre la Sécheresse dans le Sahel (CILSS), avec l’appui du Ministère français des Affaires Etrangères et Européennes et le soutien technique de l’IRD, vise entre autres à analyser la vulnérabilité alimentaire en milieu urbain et aider ainsi les décideurs en terme de surveillance, d’alerte et de ciblage des actions. Jusqu’à présent, les systèmes de surveillance de la sécurité alimentaire restent dans la plupart des pays exclusivement agricoles et ruraux, alors même que la population devient plus urbaine et que l’augmentation des prix touche surtout les urbains.

Enfin, on peut rappeler que c’est un chercheur de l’IRD, André Briend, qui est à l’origine du Plumpy’nut destiné à la re-nutrition d’enfants, premières victimes en cas de famine. Facile d’utilisation sans ajout d’eau, la pâte hypercalorique mise au point à partir de ce produit est très appréciée des enfants pour son bon goût et son onctuosité. Des ONG comme Médecins sans Frontières, Action contre la faim ou Save the Children utilisent le Plumpy’nut dans le cadre de leurs missions humanitaires.

SOURCE : Institut de recherche pour le développement (IRD)


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