Posted by: africanpressorganization | 25 March 2011

La place de l’Afrique dans les relations internationales aujourd’hui / Remarques introductives du Dr Jean Ping, Président de la Commission de l’Union Africaine

 


 

 

 

La place de l’Afrique dans les relations internationales aujourd’hui / Remarques introductives du Dr Jean Ping, Président de la Commission de l’Union Africaine

 

 

PARIS, France, 25 mars 2011/African Press Organization (APO)/ –Remarques introductives du Dr Jean Ping, Président de la Commission de l’Union Africaine

 

 

Ecole Normale Supérieure de Paris

24 mars 2011

 

 

Madame La Directrice de l’École Normale Supérieure,

 

Monsieur le Directeur de l’École des affaires internationales de Sciences Po,

 

Monsieur Le Président de Jeune République

 

Mademoiselle La Secrétaire Générale de Jeune République,

 

Mesdemoiselles, Mesdames et Messieurs,

 

Honorables invités,

 

Chers amis,

 

Je suis vraiment heureux d’avoir été invité à m’exprimer ce soir devant vous, dans cette prestigieuse et vénérable Institution. Merci à l’association Jeune République et à l’École des affaires internationales de Sciences Po de nous avoir réunis autour d’un thème plus que jamais d’actualité et qui me tient à cœur.

 

Merci également aux responsables de l’École Normale Supérieure d’avoir accepté d’accueillir cette rencontre laquelle par un heureux hasard du calendrier se tient à quelques jours d’intervalle de deux manifestations importantes, toutes deux consacrées à la jeunesse qui focalise légitimement désormais, l’attention de tous et celle de toutes les nations: ces manifestations sont la semaine africaine de Sciences Po placée sous le thème de « jeunesse africaine et développement du continent » et la Journée de la Francophonie dédiée à la jeunesse de tous les pays et de tous les continents laquelle selon notre respecté aîné Abdou Diouf et je le cite de mémoire, «doit pouvoir porter et concrétiser, dans la dignité et la confiance, son espoir légitime d’un avenir aux couleurs de la liberté, de la stabilité et de la prospérité».

 

Mesdemoiselles, Mesdames et Messieurs,

 

Hier encore, pour beaucoup de personnes le rôle de l’Afrique dans les relations internationales relevait d’une simple vue de l’esprit ou au mieux, se cantonnait à celui dirimant de réservoir de matières premières qui alimentent les usines des pays développés et qui font tourner l’économie mondiale sans que ses États puissent pour autant sortir durablement leurs populations de la pauvreté ni tirer profit de ses potentiels pourtant très convoités.

 

Pour certains, l’Afrique s’apparentait davantage à un objet de préoccupation qu’à un acteur dans la conduite des affaires mondiales, y compris celles qui la concernent au premier chef. Sous représenté sur le plan institutionnel mondial, il était pour l’économiste Philippe Hugon, un continent déclassé géopolitiquement sur l’échiquier mondial et dont  la disparition tout entier, dans les flots, Afrique du Sud exceptée, économiquement parlant, n’aurait à peu prés aucun impact global, à lire un ancien administrateur colonial, Victor Chesnault. 

 

Aujourd’hui le regard porté sur l’Afrique a évolué et nous assistons depuis le début de ce siècle, à un reclassement stratégique du continent à la suite des changements et mutations survenus dans le monde telles que la globalisation, l’interdépendance, l’apparition de nouveaux acteurs sur la scène internationale comme les pays émergents, qui en moins de deux décennies, sont devenus les véritables locomotives de l’économie mondiale.

 

Dans ce contexte dans lequel la dimension production et détention de richesses définit et réglemente les relations, le monde a réalisé qu’il lui sera de plus en plus difficile, voire impossible de continuer plus longtemps à ignorer systématiquement, tout un continent qui de surcroît, compte 53 des 192 États membres de l’ONU ; un continent où vit aujourd’hui, plus d’un milliard d’habitants, soit un septième de la population mondiale et qui, avec un PIB en augmentation continue dans la majorité des pays, représente un marché potentiel considérable qui comptera en 2020/2025, 1,4 milliard de consommateurs; un continent qui possède en outre, 22% de la superficie mondiale des terres émergées encore incultes, 30,3 millions de km2, soit dix fois l’Europe, dix fois l’Inde, quatre fois les États Unis d’Amérique et trois fois la Chine ; un continent aux ressources considérables et qui est l’un des plus grands réservoirs de matières premières de la planète, le situant au centre des enjeux mondiaux.

 

Ses ressources en eau sont en effet, abondantes. Ses formidables potentialités agro pastorales suscitent déjà la convoitise de multinationales en quête d’agriculture organique. Important siège d’énergies renouvelables, il dispose à foison du soleil, de l’énergie éolienne et géothermique.

 

Par ailleurs, ne fût-ce la conjonction des dernières crises et de la récession, le continent africain avait déjà amorcé une courbe de croissance prometteuse, avoisinant les 6℅ en 2008 et cette année-même, sauf imprévus, 13 de nos pays vont enregistrer un taux de croissance entre 6 et 11%, (il s’agit de l’Ouganda, de l’Éthiopie, de l’Angola, du Cap Vert, du Congo Brazzaville, du Congo Kinshasa, de l’Égypte, du Ghana, du Libéria, de la Libye, du Malawi, du Mozambique, et du Zimbabwe).

 

Mieux encore, dans une récente interview accordée au magazine Jeune Afrique, le président du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD), mon frère Donald Kaberuka a estimé que le continent a bien résisté à la crise économique grâce à une bonne régulation, une bonne supervision et des mécanismes de résolution et qu’au regard des moyens propres mobilisés par l’Afrique de l’ordre de 400 milliards de dollars, on peut dire, contrairement à ce que l’on entend souvent, que le continent finance petit à petit son propre développement.

 

L’on s’est aussi aperçu que l’Afrique s’organise et entend ne plus subir mais agir; qui plus est, de plus en plus elle parle d’une seule voix dans les assises internationales afin de présenter une position commune sur les revendications africaines, comme ce qui s’est passé à Copenhague, à Cancun ou lors des Sommets du G20 et du G8 depuis 2009.

 

Certes, tout cela ne s’est pas fait sans difficulté aussi bien entre nous qu’avec la Communauté internationale et nous ne sommes pas encore souvent entendus ni écoutés ; mais il est un fait, l’Afrique désormais rassemblée et soudée autour d’une vision commune, de valeurs partagées, d’une prise de conscience collective et surtout d’engagements forts, s’attelle à écrire elle-même les nouveaux chapitres de son histoire.

 

A ce titre, l’Afrique a engagé avec la création de l’Union africaine (UA), un processus irréversible d’intégration et de développement sur la base d’une identité commune africaine. Ce fut le point de départ des initiatives que l’Afrique a multipliées depuis pour jouer à travers cette Organisation, un rôle de premier plan en ce qui concerne la conduite de sa destinée ; par exemple, dans la restauration de la paix, de la sécurité et de la stabilité sur le continent, le Protocole relatif à la création du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine a marqué un tournant, en ce qu’il a sensiblement renforcé les pouvoirs de l’UA en matière de prévention et de règlement des conflits, et a introduit de nouvelles règles de procédure qui ont renforcé au plan international, la crédibilité de l’UA. Il constitue le fondement de l’Architecture continentale de paix et de sécurité, un dispositif dont l’Afrique peut, à juste titre, tirer fierté.

 

Aujourd’hui, on peut parler d’une évolution globalement positive de la situation d’ensemble de l’état de paix et de sécurité en Afrique, avec une Union africaine, plus que jamais résolue à mettre fin aux conflits et aux crises sur le continent. La Sierra Léone, le Libéria, le Burundi, la République démocratique du Congo (RDC), les Comores, la Mauritanie, la Guinée et le Niger, pour ne citer que quelques exemples, témoignent de cette dynamique encourageante qui se traduit par des progrès notables dans le règlement des conflits, dans les processus de consolidation de paix et dans les processus de sortie de crise sur le continent.

 

Tous ces processus demeurent toutefois encore très fragiles, nécessitant une vigilance constante pour leur consolidation et certaines situations ainsi que les événements survenus depuis la fin de l’année dernière sur le continent rappellent douloureusement que les défis à la paix et à la sécurité sur le continent ne se limitent plus seulement aux conflits armés à grande échelle. Au cours de ces dernières années, de nouvelles menaces sont en effet apparues, qui exigent l’articulation de réponses appropriées. Est notamment à inscrire dans cette rubrique, la tendance émergente de conflits et de violence liés aux élections ainsi que les mouvements de rue.

 

Mesdemoiselles, Mesdames et Messieurs,

 

Aujourd’hui, l’Afrique est aussi soucieuse de participer effectivement à la gouvernance globale d’un monde qui a hérité en la matière d’un système obsolète datant de l’après-guerre et nécessitant à l’évidence une refonte adaptée et pertinente: par exemple, le Conseil de Sécurité des Nations Unies et les Institutions de Bretton Woods au sein desquels la représentativité et les principes ne correspondent plus à la réalité du monde; dans ce contexte, la réforme des Nations Unies et particulièrement celle du Conseil de sécurité, organe principal de maintien et de garantie de la paix et de la sécurité, sont fondamentales à la gouvernance politique mondiale pour renforcer sa crédibilité et sa légitimité.

 

Vous connaissez à ce sujet, la position africaine telle que formulée à Elzwuieni, au Swaziland, à savoir deux sièges permanents. S’agissant des Instances de délibération internationale comme le G8 et le G20 aux Sommets desquels est associée temporairement en tant qu’invitée, l’Afrique en tant qu’entité depuis 2009, leur légitimité est sujet à caution puisque ce sont des cercles informels, restreints et fermés alors qu’ils ont l’ambition d’édicter des réponses relevant de l’intérêt planétaire donc requérant en principe et légitimement l’implication et l’adhésion de tous les acteurs de la Communauté internationale.

 

Bien entendu, l’Afrique de son côté, prend des initiatives comme le NEPAD, le CAADP, le PIDA, l’AIDA, le MAEP et bien d’autres montrant ainsi que le Continent et ses Institutions ne se contentent pas d’attendre les soutiens de ses partenaires extérieurs qu’elle choisit désormais, en toute souveraineté, n’étant plus limitée comme au temps de la guerre froide à la seule alternative de choisir l’un des deux blocs.

 

Mesdemoiselles, Mesdames et Messieurs,

 

Aujourd’hui donc, contredisant sa réputation de « cause perdue » de l’économie mondiale et n’étant plus le «mouton noir de la planète» pour utiliser une locution imagée de mon ami l’Ambassadeur Henri Lopez, l’Afrique semble susciter un intérêt nouveau. Et c’est là que réside tout l’intérêt du thème que vous avez choisi ; en effet s’interroger sur la place du continent dans les relations internationales aujourd’hui, pose la question de l’importance réelle accordée à l’Afrique et le repositionnement de celle-ci dans les enjeux globaux ou le nouvel ordre mondial.

 

La sociologue Catherine Kaminsky avait analysé que les prochains conflits entre grandes puissances sur le contrôle de l’énergie se feront autour de l’Afrique. Ceci expliquerait sans doute cela, de tout temps, aujourd’hui et peut-être encore demain. En participant à 15% et 10% des exportations mondiales de pétrole et de gaz, l’on avance que « l’Afrique a acquis une position centrale dans la géopolitique pétrolière du fait de la révolution technique de l’offshore et de la nécessité pour les acteurs de diversifier les sources d’approvisionnement».

 

Pour ma part, je dirais que le monde amorce un tournant capital et décisif de son histoire et à l’occasion de la redistribution des cartes dans la compétition multipolaire pour l’exercice de la puissance sur le plan international, compétition issue des bouleversements survenus dans la hiérarchie mondiale depuis l’entrée en jeu des pays émergents, l’Afrique au regard de ses immenses atouts et aussi des enseignements tirés de ses erreurs passées, peut s’inscrire dans la durée dans ce reclassement stratégique. Bien entendu, cela dépendra de beaucoup de facteurs, ses choix, ses efforts, la volonté de ses dirigeants.

 

En tout cas, chacun s’accorde à dire qu’elle est un marché pionnier et représente la dernière frontière. Acteur d’un échiquier planétaire en profonde reconfiguration, l’Afrique se cherche, se construit tout en affirmant désormais son identité et doit raison garder, au cœur de toutes ces grandes manœuvres tissées dans l’arène mondiale. Malgré la gageure, je reste optimiste car l’Afrique a su jeter des bases solides et représentera sûrement dans toute sa diversité culturelle et dans toutes ses potentialités, le plus grand chantier du monde, voire une locomotive mondiale. Paraphrasant alors Ory Okolloh, avocate kenyane responsable de la politique Google en Afrique, je dirai : « un nouveau train quitte la gare en Afrique (…) et vous ferez bien de monter à son bord ou le train partira sans vous».

 

Je vous remercie de votre attention.

 

SOURCE 

African Union Commission (AUC)


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