
Entretien de M. Le président de la république au bi-hebdomadaire « La Semaine Africaine »
KINSHASA, République démocratique du Congo (RDC), 27 mars 2009/African Press Organization (APO)/ — Parution mardi 24 mars 2009
1-Excellence Monsieur le Président, votre visite se résume à deux demi-journées et une nuit à
Brazzaville ; les Congolais pensent qu’ils méritent plus, à l’instar de ce que firent vos prédécesseurs,
François Mitterrand et Jacques Chirac, eu égard aux relations historiques qui lient les deux pays, le
Congo et la France. Quel est finalement l’objet de votre déplacement à Brazzaville?
LE PRESIDENT – Mon déplacement concerne trois pays : les deux Congos et le Niger. La République
du Congo est le pays où je séjourne le plus longtemps et d’ailleurs le seul où je passe la nuit.
L’objet de ce voyage ? Il s’agit d’une visite d’amitié mais dont le contenu sera dense car les liens entre
nos deux pays sont étroits et multiples. Les questions évoquées seront donc nombreuses. Elles
concernent, bien sûr, notre coopération bilatérale, mais aussi tous les autres sujets qui intéressent nos
deux pays, notamment la situation économique et la situation régionale.
2- Le Congo-Brazzaville tiendra sa prochaine élection présidentielle dans quelques mois, précisément
en juillet prochain si tout marche bien. Comme d’habitude dans pareil événement, certains Congolais y
voient déjà l’ombre de la France. Ne craignez-vous pas que votre visite, qui intervient dans un
contexte de précampagne électorale, soit interprétée par une partie de la classe politique congolaise
comme un coup de pouce à un candidat, particulièrement le candidat sortant qui aura l’honneur de
recevoir son homologue, même si c’est une visite d’Etat à Etat?
Ferez-vous un geste en direction de l’opposition congolaise qui manifeste l’envie de vous rencontrer ?
LE PRESIDENT – Je dois être très clair à ce sujet : je ne suis pas électeur au Congo, je ne milite dans
aucun parti congolais et je ne suis porteur d’aucune consigne de vote !
La France n’a pas de candidat. Il appartient aux seuls électeurs congolais de s’exprimer. En revanche,
nous souhaitons encourager tout ce qui peut être fait, dans le cadre de nos relations amicales, pour que
l’ensemble des acteurs politiques démontrent leur attachement à la démocratie et la paix.
Dans cet esprit, s’agissant de l’opposition qui a demandé à me voir, je ne vois pas pourquoi je
refuserai.
3- Monsieur le Président, votre discours à l’Université Cheik Anta Diop de Dakar, au Sénégal, en
juillet 2007, a été ressenti et même vécu par l’élite africaine comme une douche froide. Les Africains
ne souhaitent pas recevoir des leçons de morale intellectuelle, sociale, économique etc., de la part de
l’ancienne puissance coloniale qui n’est même pas prête à présenter ses excuses sur les crimes de la
colonisation. Car, selon vous, la colonisation a été un marché normal du donner et du recevoir (le
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colonisateur avait pris, mais il avait aussi donné, dites-vous). Est-ce que les réactions des Africains à
ce discours ont suscité en vous sinon une remise en cause du moins une rectification de votre
perception, de votre vision de l’Afrique ? Que leur dites-vous ?
LE PRESIDENT – Je leur dis : relisez attentivement ce discours car il a été plus critiqué qu’il n’a été
lu ou entendu.
Votre question illustre bien la manière dont ce discours a été caricaturé. Je n’ai jamais dit, comme
vous le prétendez, que la colonisation « a été un marché normal du donner et du recevoir ». Si vous
prenez la peine de lire ou de relire ce discours, vous constaterez que j’ai beaucoup plus parlé des
crimes et des erreurs commises par la colonisation que de ce que le colonisateur a pu donner. C’est
d’ailleurs la première fois, à ma connaissance, que, par ma voix, les choses ont été dites aussi
nettement.
Dans une ville qui s’honore d’héberger un mémorial en hommage à Savorgan de Brazza vous devriez
être les mieux placés pour savoir qu’il y avait parmi les colonisateurs des hommes qui pensaient faire
le bien. Cela ne veut pas dire qu’il faille nier ou passer sous silence les crimes commis pour la
construction du CFCO.
Ce discours a été franc, et pour rester franc, je dois admettre que le débat suscité a été utile mais que je
regrette qu’il ait pris un tour aussi polémique et suscité tant d’outrances et de procès d’intentions.
Si nous voulons rénover la relation entre la France et l’Afrique, et croyez que je le souhaite, cela doit
passer par un minimum de franchise. Même si l’élite ou les élites n’aiment pas entendre ce message, je
reste persuadé que la tendance de cette élite à rendre l’extérieur ou le passé colonial responsables de
tous les problèmes de l’Afrique ou de ses échecs sans exception ne peut qu’enfermer l’Afrique dans
ces problèmes ou ces échecs.
Je refuse à ce sujet une quelconque interdiction de donner son avis sur l’Afrique au nom du passé
colonial. Le Congo fêtera l’année prochaine les 50 ans de son indépendance, c’est-à-dire presque deux
générations. Il est sans doute temps de penser à sortir d’une grille d’analyse exclusivement coloniale.
Je note enfin que toutes les réactions à ce discours n’ont pas été négatives, loin de là.
4- Candidat, vous avez prôné la «rupture» avec une certaine tradition de la politique française en
Afrique qui a érigé, en son sein, un grand salon d’initiés baptisé ironiquement «Françafrique», qui
cache mal des relations coupables entre la France et l’Afrique. Qu’est-ce que vous avez déjà changé,
dans ces relations, en dehors de la réduction de la présence militaire française en Afrique?
LE PRESIDENT – Vous qualifiez la Françafrique de « grand salon d’initiés ». C’est la première fois
que j’entends cette définition. C’est intéressant car j’ai le sentiment que chaque personne qui utilise le
terme Françafrique y met quelque chose de différent.
Ce mot est devenu une des grilles de lecture d’autant plus commode qu’elle est imprécise, une sorte de
“prêt à penser”.
Pour son inventeur, le Président Houphouët–Boigny, ce mot n’avait rien de péjoratif ; il l’est
manifestement devenu, principalement en raison du manque de transparence et de lisibilité.
Pour sortir des fantasmes et des procès d’intention, il faut être clair et transparent sur ce que sont nos
intérêts comme nos objectifs en Afrique. C’est ce que j’ai fait en décrivant l’année dernière, dans mon
adresse au Parlement sud-africain, au Cap, les intérêts de sécurité, les intérêts économiques et les
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intérêts stratégiques de la France en Afrique. Car en Afrique, comme sur tous les continents, la France,
puissance mondiale, a des intérêts. Et pourquoi seraient-ils moins acceptables en Afrique qu’en Asie
ou en Europe ?
C’est aussi l’objet de la renégociation des accords de défense avec nos partenaires africains.
L’annonce que j’avais faite il y a un an à ce sujet vient de se concrétiser avec la signature, il y a
quelques jours, avec le Togo d’un accord instituant un partenariat de défense en lieu et place du
précédent accord de défense. Cet accord et les suivants seront soumis à la ratification du Parlement et
seront publiés.
Ce n’est naturellement pas le seul changement, mais c’est celui que les journaux ont retenu car c’est un
aspect emblématique de nos relations.
Parmi les autres changements, je souhaite citer l’évolution de notre engagement en faveur du
développement de l’Afrique qui ne repose plus seulement sur l’aide publique au développement. Cette
aide reste indispensable pour réaliser les objectifs du millénaire pour le développement et la France
tiendra ses engagements financiers dans ce domaine. L’aide n’est cependant pas suffisante pour réduire
rapidement la pauvreté. Elle doit en effet s’accompagner d’un effort de soutien à la croissance
économique des pays d’Afrique, qui n’ont pas assez d’entreprises et dont l’économie repose trop sur
l’exploitation des matières premières. Dans ce domaine aussi, l’initiative que j’ai annoncée il y a un an
visant à mobiliser 2,5 milliards d’euros en 5 ans en faveur du financement des entreprises africaines, a
commencé à se réaliser.
Il y aurait encore beaucoup à dire. Pour être bref, je souhaite simplement rappeler que je considère que
la relation entre la France et l’Afrique doit être équilibrée, privilégiée et prioritaire. J’ai l’ambition de
sortir cette relation de la caricature que révèle votre question et je compte donc continuer à refonder
cette relation avec un souci constant de transparence.
Maintenant, pour changer une relation, il faut être deux, et j’espère que mon ambition est partagée.
5- Sans pour autant anticiper sur les résultats de votre voyage, quelles sont, selon vous, les retombées
auxquelles les Congolais peuvent légitimement s’attendre de votre visite au Congo-Brazzaville, dans
le domaine de la coopération entre les deux pays, la France et le Congo ?
LE PRESIDENT – Vous parliez tout à l’heure de rupture, je pense que ce serait une vraie rupture si
nous pouvions cesser de mesurer notre relation seulement en termes d’assistance, du donateur au
récipiendaire, de la main qui donne à celle qui reçoit, pour aller vers un vrai partenariat, équilibré et
décomplexé, aux mains qui oeuvrent ensemble.
C’est dans ce sens que je souhaite faire évoluer nos relations de coopération. Au lendemain de mon
élection, le Président Sassou Nguesso m’avait alors fait part de son désir de réorienter notre
coopération pour l’adapter aux priorités qu’il a définies, particulièrement en matière d’infrastructures.
D’un commun accord, nos deux gouvernements ont alors entrepris un travail de refonte de nos
relations de coopération qui a abouti à la signature d’un Document Cadre de Partenariat (DCP), en mai
2008 à Pointe-Noire.
Ce document prévoit sur 5 ans un ensemble de projets de coopération avec une estimation chiffrée par
grand thème. Comme l’a souhaité le Président Sassou Nguesso, l’enveloppe globale a été augmentée
et les besoins plus précisément définis. D’un montant total de 120 Milliards de Fcfa sur 5 ans, trois
priorités ont été définies : les infrastructures, la formation professionnelle, le développement durable.
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Cette visite va être l’occasion de faire le point sur l’état d’avancement des projets et le moment de
lancer certains programmes importants comme celui relatif au Port Autonome de Pointe Noire.
En dehors de cette aide directe, seront aussi évoquées les annulations de dette que la France a
consenties envers le Congo, tant à titre bilatéral qu’à titre multilatéral.
6- Enfin dernière question, Monsieur le Président – mes compatriotes m’en voudront de ne pas l’avoir
posée – car ils trouvent que les conditions d’entrée en France sont toujours difficiles, même pour les
étudiants qui rêvent d’y poursuivre leurs études supérieures. Est-ce que les nouvelles dispositions
destinées à faciliter l’immigration légale en France, ces fameux accords signés par Brice Hortefeux
avec des gouvernements africains, dont celui du Congo-Brazzaville, ne souffrent pas de la limitation
des quotas et des pesanteurs administratives dans les ambassades ?
LE PRESIDENT – Les échanges humains dans les deux sens entre nos deux pays ont toujours été
denses. Il s’agit d’une spécificité de notre relation à laquelle je suis attaché car notre familiarité
réciproque est un atout.
L’accord auquel vous faites référence n’est pas encore entré en vigueur mais je n’ai pas le sentiment
que nos relations souffrent aujourd’hui de pesanteurs particulières dans ce domaine.
En 2008, l’ambassade de France à Brazzaville a délivré 7 000 visas sur 8 700 demandés, toutes
catégories confondues, soit une légère augmentation par rapport à 2007. On estime le nombre de
Congolais vivant en France à environ 25 000.
L’accord relatif à la gestion concertée des flux migratoires et au co-développement, signé en octobre
2007 entre la France et le Congo, a un objectif qualitatif en cherchant à mieux accueillir les Congolais,
selon des principes arrêtés en commun avec les autorités congolaises.
Souvent, ils s’y sont fixés à l’issue de leurs études. D’ailleurs, 3 000 Congolais étudient actuellement
en France.
Tenant compte de ce chiffre, l’accord relatif à la gestion concertée des flux migratoires et au codéveloppement
donne une bonne place à la question des études en France. Il prévoit la création d’une
structure d’orientation des étudiants appelée CampusFrance. Celle-ci s’est ouverte moins de trois mois
après la signature de l’accord et donne satisfaction. Son site internet a reçu 24 000 visites du 1er janvier
au 30 septembre 2008. 3 000 visiteurs ont fréquenté ses locaux et 1 735 dossiers ont été ouverts.
L’ambassade a également augmenté les visas dits de circulation qui sont valables sur une longue
durée, ce qui représente une amélioration notable de la circulation entre nos deux pays.
Enfin, il ne faut pas oublier le volet « co-développement » de cet accord.
L’immigration doit, dans l’idéal, devenir temporaire ou circulaire pour que le Congo bénéficie d’un
retour des connaissances qui l’aideront dans son développement économique. Le Congo a besoin de
ses élites et la France ne souhaite pas piller les cerveaux.
SOURCE : Présidence de la République française
